La responsabilité des générations
.......Après nous être livrés à ce constat, nous devons nous intéresser aux causes de ces grandes tendances constatées. Lors de diverses discussions, j'ai pu constater que les jeunes âmes aimaient à fantasmer sur les erreurs de leurs géniteurs, en bon révoltés qu'elles sont. Ainsi, si la plupart d'entre nous sont les fruits de la société de consommation, celle du divertissement et de l'uniformisation des pensées, beaucoup voudraient rejeter toute la réalité de leur situation sur les épaules de la génération précédente.
Ces jeunes, capables de réflexion, disent : « Mes contemporains sont des cons asservis, mais c'est la faute de la génération qui les a engendrés. ». Mais c'est pur aveuglement que de nier le poids du choix. A partir du moment où quelques individus échappent à l'affligeante télévision et la tentaculaire culture de masse, il n'est pas juste de dire que le rapport des êtres au spectacle abrutissant dont on les abreuve est inévitablement un lien indestructible de passion et d'admiration. Le choix fonde l'homme.
Lorsque l'on propose des livres à deux créatures, enfants des mêmes parents, l'un pourra les dévorer, et l'autre les rejeter. De même, recevoir le message de la société est un choix, et si les gens sont incultes, ils en sont en grande partie coupables. Trouver un travail, gagner de l'argent, acquérir un savoir académique, tout cela dépend plus ou moins des conditions auxquelles l'individu est confronté. Mais décider de s'ouvrir à la culture , ou d'y rester hermétique dépend de la volonté de l'individu.
En quoi sommes-nous coupables ?
.......Avant tout, livrons-nous à un simple constat, en comparant la génération de nos parents et la nôtre, du point de vue de la culture, de la création artistique, de l'ouverture sur le monde en général.
En ce qui concerne la qualité des hommes politiques, je crois que nos parents n'ont à nous envier ni Nicolas Sarkozy ni Ségolène Royal. Ni eux ni leurs débats creux, et encore moins leurs appuis.
En 1980, Jean-paul Sartre mourut. Il était certainement l'un des derniers intellectuels de nos temps. A cette époque, les hommes politiques s'entouraient de Raymond Aron, Jacques Attali, ou encore Régis Debray. Aujourd'hui, ce sont les Faudel, Johnny Halliday, Enrico Macias, Richard Virenque, Diam's, Arthur, Jean-marie Bigard, et dans le meilleur des cas, les André Glucksmann, qui pullulent dans les sphères de l'image politique. Que du beau monde.
.......Dans la société en général, la culture et l'intérêt que lui portent les citoyens ont complètement évolué. Aujourd'hui, les adolescents les plus boutonneux comme les trentenaires les plus actifs s'avachissent devant la Star Academy, lisent sans honte Harry Potter dans le métro, méprisent les intellectuels, auxquels ils reprochent d'utiliser de grands mots incompréhensibles...
.......On m'a répondu à juste titre que les gens les plus intelligents pouvaient eux aussi perdre leur temps à se vider le cerveau à coups de paillettes et de gentillesses aseptisées. Si tous les téléspectateurs, qui jouissent tranquillement de l'exhibition qui se déroule sans eux dans l'arène de leur écran, étaient en réalité des intellectuels soucieux de reposer un peu leur matière grise, d'oublier un peu le quotidien, je n'aurais rien à dire ( sinon qu'il s'agit là d'une regrettable perte de temps...). Mais la grande majorité d'entre eux n'appartient pas à cette catégorie. Quand un adolescent crie haut et fort fièrement « Les séries américaines c'est ma vie ! », on est bien loin de l'intellectuel tourmenté. Nous devons réaliser l'état de notre monde.
.......Il y a trente ans, les manifestations voulaient dire quelque chose, une réelle force d'opposition politique existait, des disques, livres, films majeurs éclosaient tous les mois sous les impulsions salvatrices des plus grands génies agonisants ; il y a trente ans, les gens ne s'inquiétaient pas tant pour leur avenir professionnel et pouvaient suivre leur passion ; il y a trente ans, les jeunes se battaient pour préserver l'héritage libertaire de mai 68, les jeunes méprisaient toutes les formes d'abrutissement, se révoltaient contre la culture de masse, les jeunes rêvaient puis agissaient.
.......Aujourd'hui, la jeunesse est triste, terne, sans avenir, sans espoir, elle est résignée à être abrutie, puisqu'elle l'a choisi.
Ce ne sont pas nos parents qui nous ont appris à ne plus sortir, ne plus nous intéresser, ne plus vivre. Nous avons préféré à la rugosité des pavés la profondeur de notre canapé.
.......Ce déclin des rêves est en partie dû à l'abandon de certains idéaux de gauche. Il était facile d'être de gauche il y a trente ans. Aujourd'hui, rien n'est plus difficile. Il nous faut affronter les réalités du marché, et les sarcasmes des néo-réactionnaires de droite. Le jour où le mur de Berlin est tombé, où le communisme s'est affaissé sous son propre poids, je pense qu'un rêve a pris fin. Et ce rêve social et économique a emporté dans son courant dévastateur les ruines du rêve de la culture.
.......Nous ne cherchons aucunement à faire l'apologie du système communiste, mais bien à montrer à quel point son effondrement sous le poids du sang et de la terreur a été important dans l'évolution des pensées modernes.
....... De même, aujourd'hui, la majorité des français lit des mots sans saveur. Par sans saveur, j'entends des rêves dorés qui emplissent l'esprit aussi fugacement qu'un bonbon sucré, pour retomber dans l'oubli dès que l'intérêt général se sera porté sur autre chose. On change d'auteur comme on change de marque, et le goût tout comme l'initiative personnels occupent une place de plus en plus réduite, car ils sont soumis aux effets de la volonté écrasante de la masse. On peut donc dire qu'il s'agit là de l'un des effets de la stratégie mercantile qui touche tous les secteurs de notre société. La littérature est devenue un véritable marché, avec une offre soumise à la demande, et dont vivent parfois grassement certains auteurs, alors que Rimbaud et Verlaine vécurent pendant un temps avec un statut proche de celui de clochards.
.......Les bons ouvrages sont donc souvent noyés dans un flot de médiocrités colorées. Mais on peut aussi considérer que la production littéraire n'a jamais été aussi libre et variée. Il ne tient qu'à nous d'aller fouiner derrière les rayons des librairies, de débarrasser les étagères étincelantes de leurs biographies de Benjamin Castaldi, pour découvrir Mabanckou ou d'autre poètes oubliés. Nous ne devons pas accuser nos prédécesseurs de nous avoir gâché le paysage littéraire, si nous ne faisons pas l'effort de cracher sur la platitude, et de chercher l'originalité, si nous refusons l'effort.
.......Aujourd'hui, nous sommes plongés dans la société du divertissement. Tout est uniforme. On pourrait dire que cette uniformisation provient d'une volonté de récolter plus d'argent, en se contentant de mal recopier ce qui a déjà été fait, et qui a réuni un grand public devant le poste. L'initiative de la télé réalité, ou celle de la découverte des nouveaux « talents » de la chanson, ont été copiées plusieurs fois. Si ça marche chez les autres, pourquoi pas chez nous? Mais ceux qui produisent de telles émissions ne sont pas à blâmer, car, en tant qu'offre, ils n'obéissaient qu'aux injonctions de la demande. C'est parce que nous sommes une génération de consommateurs, et que nous avons décidé que ce type d'émissions devait nous plaire, que l'on nous les sert sur un plateau-repas.
.......Laisser à nos parents toute la responsabilité de ce que nous sommes devenus, c'est nier la part de l'acquis, pourtant essentielle dans la construction d'un être humain. Si tout était acquis, si tout était de la faute de la génération précédente, étant donné que nous en sommes tous issus, nous devrions tous être avachis comme des bovins devant notre poste.
.......Cela ne tient qu'à nous d'agir, d'éteindre la télévision et reprendre une activité normale. Cela ne tient qu'à nous d'ouvrir un livre au lieu d'appuyer sur un bouton. Il suffit d'accepter l'effort, ce que refusent les quelques privilégiés qui n'en ont nul besoin, les désespérés, enfermés dans leur paupérisation, et une immense foule d'oisifs. Et que l'on ne me dise pas que cet effort n'est pas à la portée de tous. L'écrasante majorité de nos contemporains peut mettre 2 euros dans un livre. Nous devons quitter la société du divertissement. L'homme est acteur de sa vie. Le nier, c'est adhérer à la plus inacceptable des doctrines déterministes.
.......Malgré tout, même si l'individu a toujours le choix, on ne lui donne que très rarement les possibilités de mettre en ½uvre ce choix, et tout est même fait pour l'en détourner.
Avant de l'accuser de tous les maux, définissons succinctement ce que nous entendons par la « société ».
La société est l'état d'êtres vivant sous des lois communes. Nous verrons ici en quoi la société comprend un système économique, politique, philosophique, déterminant l'ensemble des liens qui forment l'inconscient collectif.
.......L'individu est de plus en plus guidé par ce qu'impose la société, et non plus par ses propres choix, à cause de la nature même de cette société. Le système capitaliste dans lequel nous évoluons a ses avantages certains, mais aussi de trop nombreux inconvénients. Tout découle de la notion de recherche du profit.
.......Parce que du temps passé à réfléchir à sa propre existence est du temps qui a peu de chances de rapporter de l'argent, la société tente de nous détourner de cette réflexion, elle empêche les individus de penser tout leur saoul. Et dans cette optique d'annihilation de toute pensée, elle dispose d'un certain nombre d'outils. La base de cette stratégie consiste à plonger les gens dans l'instant, dans le quotidien. Il faut que chaque pion ne puisse penser qu'au domaine du matériel, qu'à son retard ou son avance, qu'à la situation concrète et immédiate qui l'occupe.
.......Le rapport de la majorité d'entre nous aux intellectuels est assez significatif. Nous avons vu que ces derniers étaient souvent considérés comme des illuminés inutiles à la société, car complètement déconnectés du réel. Et du point de vue d'un individu qui peine à s'accorder une conscience libre et étendue, il est vrai que les intellectuels se penchent sur des problèmes qu'il ne saisit pas, parce qu'ils dépassent le cadre de l'épisode, du quotidien. Mais ils détiennent pourtant les imposantes clefs d'un savoir qui ouvre toutes les portes de notre quotidien, ouvertures sur la conscience que l'on s'empêche trop souvent de voir. Ce que l'individu pense profitable pour lui-même l'est en réalité au système.
.......Il faut donc toujours occuper l'individu et son esprit d'insignifiances pour l'empêcher de se pencher sur l'étourdissante vérité. Pour ce faire, la société dispose d'un certain nombre de moyens.
Comment remplir cette tâche d'occupation de l'esprit de l'individu ?
.......Avant tout, nous pouvons remarquer qu'il existe une double tendance d'infantilisation ou d'adultisation des individus. Le statut que la société accorde à l'individu détermine une sorte de maturité et donc ce que la société mettra à la disposition de l'individu.
.......Notre société a mis en place une stratégie d'abrutissement des masses humaines, en partant du postulat que le peuple était bête, ou en tous cas immature ( selon ses critères ) et donc incapable de réfléchir par lui-même. C'est pour cette raison que la télévision nous apprend comment manger, comment boire, comment conduire, ce qu'il faut faire ou ne pas faire, c'est pour cette raison que les caméras et les radars poussent dans nos villes comme s'étale sur du béton une gangrène absurde.
.......Mais d'un autre côté, en ce qui concerne la création artistique, la situation est opposée. En effet, le domaine de la création artistique était auparavant réservé à une certaine élite.
Mais aujourd'hui, la société a tenté de mettre à la disposition de n'importe qui les moyens de composer de la musique, d'écrire des livres, ou de réaliser des films.
S'ensuit un nivellement par le bas de la création artistique moderne, car tous s'improvisent artistes, sans avoir reçu la moindre éducation leur permettant de le faire.
.......C'est la marque de l'Empire américain, le mythe du self made man artiste, selon lequel en travaillant, chacun peut s'en sortir, même sans étudier. Ce mythe, en s'étendant au domaine artistique, a laissé croire à tous les individus, pour les apaiser, ou plutôt les empêcher de s'inquiéter, de s'interroger, qu'ils étaient pareillement capables des mêmes choses. La logique voudrait que alors que ce ne soit alors qu'une sécurité spirituelle, un confort intellectuel, et ainsi que le simple fait de savoir que l'on a quelque chose à disposition suffise à nous dissuader de l'utiliser. Mais au contraire, nous usons et abusons de ce qui est à notre disposition, sans avoir les qualifications pour le faire. On grappille un peu de savoir que l'on replace habilement pour mimer la maîtrise ( aucun d'entre nous n'y échappe ). Mais au lieu d'approfondir ce pas grand-chose, on s'en contente, et étend son champs de connaissances approximatives.
.......Dans cette même stratégie d'adultisation, nous pouvons évoquer le cas des plus jeunes enfants. Aujourd'hui, tout est fait pour chercher le profit, au mépris de la condition des individus. Ainsi, les entreprises se soucient peu qu'une fille de 7 ans n'ait pas à se mettre en mini jupe, et créent donc ce besoin chez les consommateurs par les stratégies commerciales les plus agressives. Les enfants sont poussés à voir la consommation et son moteur, l'argent, comme des réalités à caractère magique. C'est toute ingénue qu'une petite fille dira à son père « Mais voyons papa, si tu veux de l'argent, tu n'as qu'à en prendre dans le distributeur, il y en a plein et tu as une carte. ». En grandissant, l'enfant gardera ce même rapport à l'argent. Et parce qu'on aura voulu faire de lui un adulte ( un consommateur ) trop tôt, il ne parviendra pas à quitter son rôle d'enfant.
.......Concrètement, la société d'aujourd'hui fait de nous des enfants, et pour que nous ne versions pas de larmes, elle nous met des jouets à disposition, le tout dans son propre intérêt. Elle se démène au nom de l'intérêt de l'individu, qu'elle bafoue en réalité. Elle se débat pour survivre, et assure son immortalité en nous laissant le pouvoir qui l'arrange. Mais encore une fois, rien ne nous empêche de nous lever sur nos fragiles jambes, et d'articuler enfin le mot qui nous donnera peu à peu le statut d'adultes, autonomes et réfléchis, mais néanmoins conscients de la limite qui existe concernant leur rôle et leurs capacités.
.......L'extension des rapports marchands serait un autre moyen de détourner l'individu de lui-même, en lui donnant pour seule motivation de toutes ses actions, l'argent.
.......Ainsi, nous pouvons constater que des étapes de la vie d'un individu, comme le baccalauréat, sont maintenant entourées d'un aspect marchand. Cet examen qui était auparavant un prétexte à l'entrée dans la vie adulte et professionnelle est devenu un moyen en soi de gagner de l'argent, par le biais de certaines banques, qui offrent une somme d'argent aux lycéens qui passent le baccalauréat. L'obtention du bac et d'une mention viennent grossir non plus la fierté de l'étudiant, mais bien son capital.
.......De la même manière, il existe aujourd'hui ce que l'on appelle des permis d'émission négociables, des titres que les entreprises peuvent acheter, et qui leur donnent alors le droit de polluer l'environnement dans une certaine mesure. La protection de l'environnement n'est plus soumise au bon sens des agents économiques, mais bien à leur portefeuille : on ne demande plus aux individus de prendre conscience d'une réalité, on se contente de leur dire que tout inconvénient s'écarte avec de l'argent.
.......Finalement, et c'est certainement l'exemple le plus dramatique, certains économistes dont le prix Nobel 1992 soutiennent que les liens familiaux se forment non pas sur l'affection et l'amour, mais bien sur la base d'un rapport marchand. Le choix d'un partenaire s'effectuerait donc sur un marché, chaque individu étant réduit à une simple marchandise. En situation de concurrence parfaite, l'équilibre serait atteint, c'est-à-dire qu'aucun individu ne pourrait améliorer sa situation en changeant de conjoint.
Cet exemple montre que le système nie tout sentiment. Il ne laisse la place qu'à des émotions, la peur par exemple, comme nous allons le voir. Aimer est une perte de temps, qui peut réduire la productivité de l'individu.
.......L'amour peut occuper un esprit d'une façon trop permanente et profonde, mais l'on attend pas d'un individu qu'il se penche sur son propre monde, mais bien qu'il se dévoue entièrement à son travail. Pour une meilleure productivité, il faut assurer le bien-être, qui se limite finalement au divertissement ( panem et circenses, du pain et des jeux ).
.......Le sentiment est donc remplacé par l'émotion, fugace, qui occupe l'esprit en surface, sans en remuer le fond. Ainsi, tout fonctionne par l'impression, et ceux qui dirigent notre société sont ceux qui l'ont compris. Notre président de la république confia d'ailleurs un jour à un journaliste « Vous savez, vous et moi, nous faisons le même métier : provoquer l'émotion chez le public »...
.......Le système fonctionne également par un immense système de stigmatisation des comportements déviants. Obligation nous est donnée d'aimer ce que l'on nous propose, sous peine d'être victimes d'une solitude insupportable, car selon les sociologues, l'individu ne peut pas exister sans les autres ( l'enfer des autres ? ).
.......Ainsi, le système nous impose une pensée unique, qui s'alimente par une culture propre. Les individus qui n'adoptent pas le comportement que réclame le système, ou qui recherchent une autre forme de culture, sont exclus du groupe. Encore une fois, un choix se présente à eux : s'adapter aux normes et se fondre dans la masse, ou « s'enfermer dans la déviance ». L'élément principal que doivent accepter ceux qui se résignent à perdre leur individualité est la société du divertissement. Celle-ci s'inscrit dans une conception pascalienne de l'homme. L'homme s'ennuie, et il tente d'oublier momentanément son ennui en se divertissant. Son ennui, ou son stress, dans cette société du chiffre, de la réussite. Le divertissement, c'est le détournement de soi : nous devons ½uvrer pour que l'homme reprenne espoir, se recentre sur lui-même, et se redécouvre, redécouvre le pouvoir inespéré qu'il a en lui, celui d'agir.
Le monde moderne et la perte de temps
.......On nous fait oublier l'ennui, parce que celui qui s'ennuie n'a rien d'autre à faire que réfléchir. On voudrait supprimer le dialogue avec nous-même, et surtout éviter que l'on s'interroge. L'ennui est la base de l'évolution, le système doit donc l'éradiquer pour survivre. Au niveau culturel, rien n'est plus évident : l'ennui romantique a marqué un premier tournant, le Spleen baudelairien a été la seconde révolution, qui a insufflé par la suite toute sa modernité à la littérature.
.......La négation de l'attente s'inscrit dans la même optique du détournement de soi. L'attente, la perte de temps, sont des notions incompatibles avec la norme que l'on nous impose. La restauration rapide est une illustration de cette réalité. Mais le meilleur exemple dont je dispose est celui d'une expérience déjà évoquée, dans laquelle des passants étaient interrogés sur Jean-Paul Sartre. Cette observation a été réalisée avec un ami, qui eut l'idée lumineuse de prévenir dès le début les interrogés que nous ne les interrompions pas dans leur marche pour leur demander de l'argent. Dès que la question de l'argent était écartée, ils pouvaient s'arrêter sereinement. Ainsi, pour mettre les individus dans une situation où perdre leur temps est concevable, pour les interrompre dans leur absence de réflexion acharnée, il faut écarter dès le début l'idée de capitalisme, représentée ici par la monnaie fiduciaire. Mais cette constatation est néanmoins d'une certaine manière porteuse d'espoir. On peut voir à quel point il est simple de faire accepter à un individu un comportement anti-capitaliste : il suffit d'un mot pour le faire passer d'une dimension à une autre.
Le capitalisme n'accepte pas la perte de temps, il interdit donc à l'individu de se pencher sur lui-même, d'être dans une situation qui n'aurait pas pour finalité le profit.
Le processus de socialisation
.......Cette réalité à laquelle nous sommes confrontés découle d'un long processus de socialisation, par lequel l'individu a été soumis à un engrangement de normes et de valeurs, qui, soumises au crible du choix, feront par la suite de lui un être plus ou moins unique.
.......La famille est le principal agent de socialisation, car c'est le premier auquel l'individu est confronté. Aujourd'hui, une tendance assez grave s'est étendue dans les familles du monde moderne. Si les enfants nés il y a quelques dizaines d'années de cela devaient ingurgiter sans broncher les injonctions parentales, et se plier à leur volonté, actuellement, la tendance s'inverse. Nous sommes en effet dans l'ère de l'enfant-roi, celui qui impose ses choix à ses parents, alors qu'il n'est pas à même de le faire. Nous avons ici une représentation de cette orientation actuelle, qui consiste à laisser aux individus une illusion de tout, afin d'être débarrassé de leurs réclamations.
J'ai été outré de voir dans une série d'outre atlantique qu'un père de famille était parfaitement conciliant et compréhensif, voire navré ( comme si la faute était la sienne ), lorsqu'il demandait à son enfant pourquoi ce dernier avait démoli un de ses camarades de classe. Dans cette même série, un autre père rentrait d'une journée de labeur pourtant parfaitement banale et offrait dans un climat de stricte normalité à chacun de ses trois enfants un cadeau de prix.
.......Ainsi, le système entretient dès le plus jeune âge un rapport à l'argent chez l'individu, et il l'habitue à ne pas causer de problème tant que l'on met à sa disposition tout ce qui lui fait plaisir. On l'abreuvera par la suite de télé-réalité ou restauration rapide, afin qu'il ne remette pas en cause les principes du système, et reste bien calme et conformiste.
.......Comme nous l'avons vu précédemment, il y a une disparition du sentiment au profit de l'émotion, et qui est ici représentée par la stratégie des parents, qui consiste à acheter l'amour de leurs enfants par la multiplication des dons. Un cadeau provoque chez l'enfant une émotion qui donne aux parents l'impression de bien faire et d'être aimés, ce qui les pousse à recommencer l'expérience. Mais une succession d'émotions, aussi fortes soient-elles, n'équivaut pas à un sentiment.
.......Seulement cette socialisation familiale avait jusqu'à récemment l'avantage d'être par la suite soumise à une autre socialisation, tout aussi stéréotypée et codifiée, mais qui avait l'avantage de se manifester, et de montrer à l'individu qu'il avait le choix, que l'alternative unique n'existait pas. Je veux bien entendu parler de la « crise d'adolescence », durant laquelle l'individu s'enferme dans un autre cliché, mais s'ouvre malgré tout l'esprit. Cependant, aujourd'hui, cette crise est de plus en plus refusée aux individus.
.......J'ai moi-même souffert de cette disparition de la crise d'adolescence. En effet, lorsque j'atteignis un certain âge, j'étais certain que nous allions sombrer un à un dans ce sain et passager rejet de tout notre bagage culturel et intellectuel. Je crois que j'ai été profondément frustré en constatant que la société niait l'alternative, en occupant l'esprit de ceux qui auraient pu évoluer, à coups de notes ou d'autre insignifiances.
.......L'école, d'ailleurs, est tout sauf étrangère à ce processus. En effet, au lieu de nous apprendre à prendre parti, à faire un choix, on nous explique que nous devons mettre en balance des arguments innombrables, mais ne pas favoriser une théorie par rapport à une autre. Nous sommes donc parfaitement capables de percevoir les alternatives, mais nous ne pouvons pas trancher entre deux solutions. Étant incapables de mener une réflexion à son terme, de conclure, lorsque notre avis est réclamé, nous ne pouvons qu'opposer des augments, dont nous ne maîtrisons finalement pas l'importance. Nous ne savons pas vraiment quand ni comment argumenter, puisque nos seules interrogations sont des monologues. De plus, parce que note avis n'est pas demandé, nous prenons de la distance par rapport à la question, nous ne nous impliquons pas. En poussant les étudiants à réfléchir sans conclure sur le monde qui les entoure, la société, à travers l'école, veut empêcher la naissance d'une réflexion, d'une opinion.
La création d'un monde de peurs
.......Le climat de peur que la société instaure et alimente est aussi pour elle un excellent moyen de survivre. Ainsi, en confrontant les individus à des situations que l'on présente comme effrayantes, à force de les rabâcher ( terrorisme, délinquance ), on obtient d'eux :
- la consommation, car avoir peur fait consommer. En témoignent le pullulement d'équipements de protection des maisons, ou encore des armes à feu aux Etats-Unis. Si l'amendement tant critiqué n'est pas retiré, malgré le nombre de morts incroyable qu'il engendre, c'est parce qu'il permet une formidable consommation.
- une absence de pensée, car la peur occupe les esprits, et permet donc à la société de tirer tout ce qu'elle veut de l'individu, encore une fois dans une visée de recherche du profit.
.......La guerre en Irak fut imposée aux américains, parce qu'on les avait enivrés de témoignages de haine envers leurs familles. C'est en leur inspirant la peur que l'on a pu leur imposer la haine.
Un monde d'hypocrisie
.......L'immense campagne d'hypocrisie est également l'un des éléments expliquant cette tendance actuelle au détournement de soi.
Nous sommes aujourd'hui confrontés à une société dans laquelle la liberté d'expression est tellement limitée qu'il devient presque impossible de proposer ses idées au monde.
.......Avant tout, lorsque l'on constate après des semaines de rédaction, que l'on doit changer chaque mot d'un texte, car il pourrait choquer la bien-pensance de l'opinion publique, on abandonne tout simplement ce projet. Ce fut mon cas. Après avoir vu un site supprimé, parce que j'avais osé parler de politique, je n'ai pas eu la force de reprendre mot à mot la forme de mon texte ( car c'était bien là ce que l'on me reprochait, et non pas le fond, en tous cas pas de manière officielle... ).
.......L'hypocrisie est également très développée dans le domaine politique, gigantesque arène de manipulations populaires. Par exemple, peu de gens savent que lorsque les Américains ont tenté de vendre leur guerre au monde en 2003, la reproduction de l'½uvre de Pablo Picasso Guernica ( illustration des horreurs de la guerre ) a été recouverte d'un voile bleu, tandis que Collin Powell s'exprimait. En effet, cette mascarade guerrière ne pouvait pas être acceptée si elle était présentée devant une telle ½uvre. Ainsi, les dirigeants Américains ont décidé de passer outre le regard de l'Histoire, tout en manipulant gaiement l'esprit de leurs sujets.
Comment la pensée unique est imposée
.......Mais revenons à présent sur le cas de la bien-pensance. Actuellement, celle-ci s'exprime à tous les niveaux. La censure a toujours lieu. Aujourd'hui par exemple, c'est à force de bien-pensance relativiste que nous avons martelé l'idée fausse de l'égalité des cultures. C'est encore une fois pour ne pas choquer, pour laisser aux gens le peu chimérique dont-ils ont besoin pour ne pas se plaindre, que nous avons accepté les pires incohérences, et que nous sommes prêts à punir ceux qui en dénonceraient le ridicule.
.......Pour ne pas avoir à subir les plaintes des aveugles, qui ne disposent pas d'équipements suffisants pour vivre « normalement », nous les avons appelés « non-voyants ». On accorde les pas grand-chose au compte-goutte, pour éviter d'avoir à fournir des avantages conséquents, qui seraient coûteux, et sont donc incompatibles avec l'obsession de recherche du profit.
.......Parce que l'on a plus le droit de s'exprimer en des termes forts, choisis, et vrais, parce que nous sommes contraints d'utiliser des subterfuges de vocables aseptisés, on plonge dans le conformisme. Le conformisme de mots mène au conformisme d'idées. Parce que tout le monde utilise les mêmes mots, et parce que le vocabulaire disparaît, tout le monde véhicule les mêmes idées, et personne ne sera bientôt plus capable d'exprimer la moindre pensée originale.
.......Cette idée est parfaitement présentée dans 1984, où le pouvoir fait tout pour limiter le vocabulaire des individus, afin que d'ici une dizaine d'années, personne ne puisse plus rien exprimer, car les mots pour le dire n'existeraient plus. Lorsqu'on limite l'expression, dans la forme, on la limite sur le fond, et on empêche finalement la naissance d'opinions.
.......Seulement, nous ne vivons pas dans un monde utopique, mais bien un régime républicain et démocratique. Mais la démocratie, le moins pire des systèmes, devient très dangereux, lorsqu'il est allié au capitalisme. En effet, le capitalisme tend à limiter les consciences des gens, à abrutir les masses, ce qui a pour effet de laisser le pouvoir à ceux qui ne saisissent pas la réalité du monde dans sa globalité. Nous sommes typiquement dans le mythe platonicien de la caverne, mais nous laissons notre monde à la dérive aux mains de ceux qui ne perçoivent que les reflets de la réalité.
L'Utopie est morte !
.......C'est dans les vapeurs d'une vague brume d'alcool que jaillit un jour la source de ces lignes. Dans les ruelles sales de Salamanque résonnent encore les mots trébuchants et doubles d'un aliéné temporaire : « L'Utopie est morte ! ».
Cette simple phrase, commencement d'un désespoir soudain de son auteur, ne prit tout son sens que 17 mois après les événements, au détour d'un cours.
.......L'Utopie est un terme initialement inventé par Thomas More, et composé du préfixe privatif u ainsi que du mot topos ( u topos = sans lieu ).
Ce mot désigne donc toute invention d'un système politique idéal.
Platon proposa le premier modèle des utopies politiques, en décrivant dans la République une cité telle qu'elle devrait être, si l'homme suivait la voie de la raison. Il fut suivi par More, 2000 ans plus tard.
Mais plus qu'une société idéale, c'est le sens d'utopie en tant qu'imagination d'une réalité idéale que nous retiendrons ( nous ne retiendrons donc pas du mot que son aspect politique ).
.......L'Utopie est le rêve d'une perfection. C'est un but, un idéal, qui entraîne donc une transcendance de la part de l'homme. La recherche de cet idéal a guidé l'homme dans ses réflexions dès le XVIIIème siècle, le Siècle des Lumières, où elle a remplacé une autre transcendance : l'idée de Dieu.
L'Utopie est morte au XIXème siècle, avec l'industrialisation ( qui montrait l'image d'un bonheur illusoire en le plaçant comme seul bonheur et solution possibles ) et l'expansion démesurée du capitalisme.
.......On l'a suffisamment clamé : Dieu est mort au XIXème siècle, en même temps que l'Utopie, que le rêve, et avec eux se sont évaporées toutes les transcendances humaines.
Dieu était source de création artistique ( voir les débordements d'or et d'argent des églises espagnoles ), le rêve était source de liberté et de bonheur.
L'humain désoeuvré s'est rabattu sur le quotidien, puisqu'il se trouvait ainsi dépourvu de grandes causes, de questions interminables.
Mais aujourd'hui, encore plus que Dieu, c'est l'Utopie qui est morte et enterrée.
Dieu a en effet été remplacé par la fausse religion, intéressée, et l'utopie par une uniformisation des pensées, des motivations, des attentes, des rêves.
.......C'est parce que l'homme avait auparavant des raisons de vivre, de s'interroger, de rêver d'un monde meilleur, et parce que ces raisons se sont évaporées qu'il est aujourd'hui devenu cet être fade et triste, cynique et résigné, fataliste et sans imagination.
.......Nous pouvons dès lors nous interroger sur les raisons de l'acceptation complète de toutes ces normes.
Il existe deux raisons :
- la recherche de facilité. En effet, il est bien plus simple de sombrer dans le divertissement que dans l'étude d'une ½uvre d'Art, de s'occuper sans cesse l'esprit, au lieu de se livrer à une laborieuse introspection. C'est parce que la facilité s'est emparée de la majorité de nos esprits que nous en sommes arrivés à cette situation.
- cet ensemble limite la réflexion, et donc la capacité de l'individu à réaliser son malheur. Nous allons donc devoir déterminer si ce choix est le bon, si le bonheur se trouve réellement là où on est complètement aveugle, ou si ce n'est pas le cas.