.......La raison d'être de l'homme se perd... L'homme s'accepte, il est un être en-soi, existant et matériel, mais il se limite trop souvent dans son pour-soi. Il ne s'autorise que trop rarement une conscience, conscience d'exister, d'être libre, et est sans cesse conforté par les avancées scientifiques dans l'idée qu'il n'est qu'un impersonnel et éphémère tas d'atomes. En un mot, l'homme moderne a une forte tendance à se détourner de la difficulté qui faisait son orgueil dans les décennies qui l'ont précédé, pour se fondre dans la masse éprise de facilité. Nous pouvons constater cette tendance à plusieurs niveaux.
.......Avant tout, étudions le rapport de l'homo ½conomicus à l'Art. Sur le plan littéraire, il est évident que l'homme plonge dans la facilité, qui se traduit ici par l'ignorance. L'homme tire souvent sa fierté et crée du lien social non plus en étalant ( souvent pompeusement ) sa culture littéraire, mais en s'enorgueillissant de son inculture. En pratiquant une expérience consistant à interroger plusieurs passants sur Jean-Paul Sartre ( son ½uvre, sa philosophie, leur propre appréciation... ), l'un d'entre eux répondit « Jean-Paul Sartre? C'est une rue? Non attends, c'est un mec, j'ai son numéro si tu veux », au lieu de la regretter, ses condisciples se réjouirent de son ignorance. De même, lorsque l'on s'attarde un peu dans les wagons surannés du métro parisien, on s'étonne de voir que les quadras dynamiques lisent sans honte les dernières aventures d'Harry Potter, en méprisant les mots des intellectuels, qu'ils estiment incompréhensibles et à mille lieues de leurs préoccupations. Ainsi, rares sont ceux qui (re)découvrent les lumineux classiques ou les éclatants modernes, la majorité préfère s'abreuver de vulgarisation pseudo psychologique aux accents de « Comment reprendre confiance en soi en 10 leçons », qu'absolument n'importe qui peut écrire. La littérature était auparavant réservée à une élite intellectuelle aisée, car l'achat d'un livre représentait un coût bien plus élevé que maintenant. Mais en démocratisant la littérature, nous lui avons fait perdre de sa qualité.
.......De même, au niveau de la création graphique ou picturale, les artistes sont trop souvent confrontés à un no man's land dans leur public, réduit à quelques passionnés sur-intellectualisés. Pourquoi les expositions sont-elles désertées par la majeure partie des jeunes, pourquoi les révolutions artistiques du début du siècle ont-elles vu leur courant d'idées s'éteindre, avec tout ce qui pouvait être novateur? Nous nous dirigeons de plus en plus vers un Art anonyme, sans intérêt ni signification, et dont la réalisation est à la portée de n'importe qui, en se cachant derrière le prétexte du renouveau artistique.
.......De la même manière, la musique est soumise à cette tendance, car n'importe qui peut se prétendre musicien en agitant fébrilement trois boutons sur une table de mixage. Il est absolument ridicule d'affirmer qu'une culture est égale à une autre. Une symphonie de Beethoven ne peut pas être comparée aux braillements sans nom de quelques chevelus, ou aux éructations mécaniques hoquetées sous couvert de révolte populaire. Le jargon philosophique ne vaut pas l'argot parisien ou l'analphabétisme des jeunes.
Le but n'est pas de dire qu'il y a une culture supérieure à une autre, mais bien qu'une certaine forme de culture est plus propice à l'épanouissement personnel. Les cultures n'ont pas toutes le même intérêt, n'élèvent pas toutes l'homme. La culture doit être un moyen de ressentir la manière dont les choses sont, à commencer par soi-même, et non pas être un simple outil de divertissement.
.......Mais ce qui est plus grave encore, c'est que ce constat peut-être étendu au domaine politique. L'homme perd sa passion, et en perdant cette passion qui le poussait à réfléchir sur certains sujets, l'homme se détourne aussi de la raison. Il n'a plus la flamme qui le poussait à raisonner, et à s'interroger sur l'efficacité de ses dirigeants, il n'est plus attentif qu'au brushing de l'un et au sourire de l'autre.
.......D'une manière plus générale, ce type de comportement, de réflexion tend malheureusement à s'amplifier, en touchant le domaine de la conscience individuelle. Qu'on l'accepte ou non, l'homme est de plus en plus victime d'une aliénation ( ou névrose ) qui l'empêche de s'interroger sur le sens de son existence, de se considérer lui-même comme s'il avait un regard extérieur, l'homme devient de plus en plus un simple spectateur de sa propre existence. A partir de recherches sur mon entourage, j'ai pu constater que beaucoup ne pouvaient pas s'observer eux-mêmes, s'interroger sur les causes de leur existence, ni le but de leurs actions, ou encore se figurer leur mort (et encore moins l'accepter), ou tout simplement faire preuve de réalisme lorsqu'ils se projetaient eux-mêmes dans leur futur.




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